mercredi 8 avril 2026
Alamo
Je m’étais absenté une minute à peine, le temps de retourner chercher les sacs-poubelle que j’avais oubliés. Quand je suis revenu à la caisse, un type avait fait passer son caddie devant le mien et avait commencé à déposer ses produits sur le tapis roulant. Je me suis retrouvé derrière lui, hagard et désemparé. Il m’a lancé un regard furtif, a replongé le nez dans ses courses, puis m’a regardé à nouveau.
— Oh, le caddie était à vous ?
Cette phrase expéditive était censée l’excuser. Elle signifiait qu’il n’avait pas fait attention qu’un caddie était là. Il l’avait machinalement écarté, pour faire passer le sien, en se disant que quelqu’un l’avait probablement oublié. À aucun moment son intention n’avait été de doubler quiconque, tout ça n’était qu’un malentendu sans grande importance. Tel était le message. Son caddie à lui était plein, il déposait ses courses avec application, j’ai regardé l’heure, jamais je n’arriverais à temps pour récupérer Aurore à la sortie du collège, mon rythme cardiaque s’est accéléré. Après un temps interminable, la longue file sur le tapis roulant s’est clôturée par une boîte de haricots rouges – Et en plus il aime les haricots rouges, voilà ce qui m’a traversé. Quand il a eu terminé de ranger ses courses dans ses sacs, alors que je le fixais dans l’espoir d’un signe, sinon d’excuse, au moins d’empathie, il a payé, sans même un regard vers moi, et s’est éloigné de la caisse en poussant mollement son caddie. Quelques mètres plus loin, il s’est effondré sur le sol. Trois ou quatre personnes ont aussitôt accouru, dont l’homme de la sécurité qui, malgré son gabarit impressionnant, paraissait complètement perdu. La caissière devant moi s’est mise à crier plusieurs fois de suite Stéphanie, Stéphanie, quelqu’un sait où est Stéphanie ? Elle attendait que Stéphanie arrive avant de commencer à scanner mes achats. Elle ne bougeait pas, elle se contentait de regarder le corps gisant au sol en attendant Stéphanie. J’hésitais entre compassion et irritation. Un type était en train de faire un malaise et ce malaise creusait mon retard. Tant que ce type resterait à terre, le tapis roulant n’avancerait pas et, sur le moment, je manquais de discernement pour déterminer lequel de ces deux événements était le plus grave – à vrai dire, je le savais mais n’osais me l’avouer.
Une femme a fini par arriver d’un pas rapide et déterminé, il s’agissait probablement de Stéphanie car aussitôt la caissière s’est décidée à scanner les produits sans toutefois détacher une seule seconde son regard de l’homme allongé. Il était encore étendu au sol quand je me suis éloigné de la caisse. Un groupe s’était formé autour de lui, une grappe d’individus dont chacun disait aux autres Écartez-vous, il faut le laisser respirer. Sur le parking, je me suis senti honteux de n’avoir fait subir aucune inflexion à ma trajectoire, mes projets immédiats, ma vie. Si je n’avais pas dû récupérer Aurore au collège, me serais-je impliqué un peu plus ? Me serais-je joint au groupe actif ? Rien n’était moins sûr.
Devant le collège, Aurore m’attendait en consultant son téléphone. Elle était là depuis vingt minutes au moins, elle est montée dans la voiture sans rien dire, un silence qui a résonné comme le plus criant des reproches. J’ai failli lui expliquer qu’on m’était passé devant à la caisse mais n’ai rien dit, conscient du manque de consistance de mon alibi autant que de son caractère puéril.
Fabrice Caro.
Fort Alamo.
Gallimard, 2024.
Tant mieux
– Debout là-dedans !
C’était la formule magique de sa mère, mais c’était la voix de sa grand-mère. Adrienne, quatre ans, décida de ne pas se réveiller. Pourquoi aurait-elle obéi à cette horrible vieille femme, alors qu’elle aimait tant dormir ?
– Debout là-dedans ! répéta la mal nommée Bonne-maman.
Devant l’inertie de la petite fille, l’aïeule arracha d’une main la couette et de l’autre le corps de l’enfant, qu’elle traîna jusqu’à la salle à manger.
Elle la jeta sur une chaise, face à sa place à table, où l’attendaient un bol de café au lait et une assiette de harengs au vinaigre.
– C’est ton petit-déjeuner.
– Je n’ai pas faim, dit Adrienne.
– Cela m’est égal. Ta mère t’a confiée à moi, tu avales ça.
– Je n’aime pas ça.
– On ne te demande pas d’apprécier. C’est la guerre, tu peux t’estimer heureuse d’avoir de la nourriture.
La petite fille prit une bouchée de hareng au vinaigre. C’était infect. Il y en avait encore deux à manger. Elle évalua la possibilité de les avaler sans mâcher. Avec une gorgée de café au lait, cela lui parut jouable. Elle enfourna les deux poissons, ingurgita du breuvage et puis évacua le tout d’un coup de glotte.
C’était sans compter le goût du café au lait qui, mêlé aux harengs au vinaigre, devint exactement celui du résultat immédiat de l’opération : du vomi.
– Sale gosse ! cria Bonne-maman. Encore heureux que tu as rendu dans l’assiette ! Ce sera plus facile à remanger.
– On ne remange pas du vomi, déclara Adrienne, très au courant des usages.
– Chez moi, on obéit. J’interdis ce gaspillage.
L’enfant resta perplexe quelques instants.
– Tu veux une taloche ? interrogea la vieille.
La petite, incrédule, avala le contenu de l’assiette. Ce qui devait arriver arriva : cela ressortit aussitôt.
– Inutile de jouer la comédie, commenta la grand-mère. Tu ne quitteras pas la table aussi longtemps que tu n’auras pas tout gardé.
Adrienne regarda le monstre et sut qu’il éprouvait du plaisir à la faire souffrir de cette manière. Elle était dans une situation aussi difficile que les gnomes dans les contes d’épouvante que sa mère lui racontait. Comment s’en sortaient-ils ? Il lui parut qu’une expression consacrée parviendrait à la tirer de là. Elle essaya ce qu’elle se rappelait, abracadabra, hocus-pocus, tire la chevillette, rien ne fonctionnait.
« Je suis seule au monde avec cette vieille folle, personne ne va venir me sauver », comprit-elle. Combien d’enfants de quatre ans, depuis des milliers d’années, s’étaient retrouvés face à l’évidence de leur perte ? Un instinct les avertissait sans doute qu’il n’y avait plus d’espoir et qu’il ne leur restait plus qu’à endurer l’infini du supplice.
Ce n’est pas ce qu’il advint d’Adrienne. Il se produisit un glissement dans son esprit, l’univers perdit son assise sous elle et elle fut foudroyée par une découverte miraculeuse qui tenait en deux mots : tant mieux.
C’étaient des paroles qu’elle avait entendues dans la bouche de sa mère. Elle n’était pas sûre d’en saisir la signification. Elle sentait qu’il y avait là une décision de bonne humeur, la version joyeuse du sang-froid.
« Puisque me voici livrée à la bourrelle, je la regarderai droit dans les yeux et je tairai le tant mieux qui me sauvera. »
Dont acte. Adrienne se redressa et, dévisageant calmement l’adversaire, mangea le vomi sans grimacer. Ensuite, elle termina le bol de café au lait.
La grand-mère l’observa avec suspicion, l’air de se demander quel mauvais procédé on lui cachait.
– Merci pour ce petit-déjeuner, Bonne-maman. Puis-je sortir de table, s’il vous plaît ?
La vieille la conduisit dans la salle de séjour et resta en sa compagnie une dizaine de minutes, afin de s’assurer que l’enfant n’allait pas rendre derrière son dos. Quand elle n’eut plus de doute sur cette question, elle se leva pour quitter la pièce.
– Est-ce que je peux aller jouer dehors ?
– Non, tu resteras ici.
– Et si je dois faire pipi ?
– Les toilettes sont à côté.
La grand-mère attrapa un énorme trousseau de clefs et ferma à double tour la porte de ce salon. Adrienne y vit la garantie de sa tranquillité et commença à explorer ce lieu nouveau.
Amélie Nothomb.
Tant mieux.
Albin Michel, 2025.
mercredi 1 avril 2026
Oiseau
Le petit oiseau
LE CHANT DU ROSSIGNOL
On l'appelle « le prince des chanteurs » -capable de produire des centaines de séquences sonores différentes, de deux à quatre secondes chacune, entrecoupées de pauses de mêmes durées. Il se plaît à les distribuer à son gré, excellant dans un art de la combinatoire semblant sans limites. Notre virtuose, c'est le rossignol philomèle. Que nous nous promenions dans les bois, parcs ou jardins, il génère, à nos oreilles, des accords paraissant toujours mélodieux. En cela, nous nous laissons aller à l'écouter, car sa disposition naturelle à jouer de la variation le conduit autant à opter pour des tempi de jazz, le dodécaphonisme ou l'atonalité. Parfois, le passereau se conçoit tel un DJ, mixant des airs répertoriés en quête d'associations inédites, osant retours en arrière, moments de vide ou subites accélérations. Certains le connaissent en rappeur, s'adonnant à la scansion, qui peut aller jusqu'à l'interpellation, généralement en usant de suites de graves vite prolongées par de stridents aigus que chaque auditeur est librement appelé à interpréter. C'est à tous ces titres que l'on dit qu'il chante, gringotte, quiritte ou trille, tellement est vaste son registre compositionnel.
Toutefois, ne nous trompons guère sur le prodige -nul- lement inné-de ses aptitudes. Les individus, dès leur enfance, suivent un processus, se forment en prêtant attention aux harmonies de leurs parents, comprennent vite l'étendue des possibilités que contiennent leurs poumons, gorge et bec, ainsi que leur intellect. Bientôt, la plupart témoignent d'une soif de Curiosité, qui les pousse à se rapprocher des grandes figures, les maîtres de la vocalise, pour ensuite, à l'âge de la première maturité, s'essayer à faire valoir leur propre voix. Ce sont alors des foules d'adolescents qui, à l'arrivée des beaux jours, rivalisent de créativité, se livrant à des joutes musicales hautes en couleur. C'est pourquoi Pétrarque, à propos de leur brio, parlait «d'accords savants». Bien avant, Aristophane, dans Les Oiseaux, louait leurs «doux chants, faits de vibrations qui égalent celles des Muses». Chez eux prévaut une société alerte et égayée dont les membres cherchent à donner le meilleur d'eux-mêmes, tout en étant à l'écoute de leurs semblables. Probablement, est-ce la raison pour laquelle dans les tradi- tions populaires, le rossignol philomèle est considéré comme l'enchanteur du printemps et le symbole de l'allégresse. On connaît la passion des troubadours pour cet artiste des cimes, qui sait célébrer la puissance de son génie, la plénitude d'exister et l'amour.
Et voilà qu'un beau matin, quelques-uns des leurs vinrent annoncer qu'ils avaient conçu des procédés leur permettant de s'abstenir de la contrainte de l'apprentissage, du travail des gammes, de toute cette dépense d'énergie qui, fort heureuse- ment, devenait inutile. Désormais, ils n'avaient plus qu'à faire part de leurs desiderata à des automates, eux-mêmes chargés de générer des sons, rythmes, refrains semblant similaires à ceux qu'ils composaient depuis toujours. C'était un véritable miracle qu'il leur était offert, inaugurant un quotidien maintenant délivré du fardeau de l'effort.
Face à un bouleversement d'une telle ampleur, que croyez- vous que nos passereaux firent? Qu'ils s'en offusquèrent, affirmèrent que c'était impensable, vu que ces pratiques concourent à la bonne expression de chacun, sont sources de joie et que la substance de leur être s'en trouverait niée? Eh bien non, ce fut tout le contraire qui advint. L'immense majorité se jeta aussitôt sur ces dispositifs mis entre leurs pattes, proclamant que c'était une trouvaille formidable qui, de surcroît, allait leur libérer du temps pour se consacrer à des activités trop souvent délaissées (sans que jamais l'on sût exactement à quoi il était fait référence). Du jour au lendemain, c'était comme si ne plus user de leurs dons pour s'en remettre à ces artefacts représentait la chose la plus naturelle du monde.
La morale de cette histoire c'est que, même lorsque l'on regorge de talents, que leur exercice et perfectionnement réguliers procurent estime de soi et reconnaissance sociale, contribuent à l'épanouissement des êtres et de l'ensemble commun, il suffit que soit mis à disposition des instruments permettant d'assister au cours des choses les bras croisés, alors tout ce souffle d'imaginaire, et de vie, peut se voir négligé -et bientôt ignoré. Où l'on fait le constat, amer, que chez les rossignols philomèles-et, probablement, chez toutes les entités vivantes- être lové dans un coin douillet de son nid sera toujours préféré à l'usage, certes parfois éreintant, de ses qualités, pour finir, tôt ou tard, en déliquescence confiné dans son abri.
Éric Sadin.
Le désert de nous-mêmes.
L'échappée, 2025.